Le Temps De L Innocence Critique Essay

On By In 1

Le film de Martin Scorsese est sans doute la plus connue et réussie des adaptations de ce qui est un des romans les plus aboutis d’Edith Wharton. Avec The Age of Innocence, la critique acerbe le l’aristocratie new yorkaise qui court tout au long de son œuvre prenait sans doute un tour plus personnel à travers la nature et le destin de ses protagonistes. On peut vraiment voir dans le personnage d’Ellen Olenska un double papier d’Edith Wharton qui lui associe des évènements de sa propre vie. L’auteur fut mariée très jeune à Teddy Wharton, issu du même milieu qu’elle mais ne partageant pas sa sensibilité artistiques. Malgré ses désaccords, elle dû attendre 25 ans de ce mariage malheureux et le point de non-retour atteint dans la santé mental de son époux pour pouvoir divorcer.

L’écriture fut donc un refuge salvateur mais tout comme Ellen Olenska elle ferait figure d’étrangère pour la haute société de New York, trop libre de ses pensées et de ses actes et en quelque sorte Le Temps de l’Innocence dépeint des héros qui contrairement à Edith Wharton n’auront pu surmonter ces obstacles des apparences et gâcheront leur vie pour préserver les conventions.

Le choix de Martin Scorsese peut paraître curieux au départ, le peintre du malaise urbain (Taxi Driver), l’autodestruction (Raging Bull, Taxi Driver encore) et des mœurs violentes de la mafia (Mean Street, Les Affranchis, Casino) sur un film en costumes ? Le cinéaste possède une filmographie plus variée que ces titres emblématiques le laissent croire et s’avère le candidat idéal pour une description clinique et minutieuse de cette aristocratie new yorkaise.

On retrouve ici des procédés narratifs dont il fit déjà usage dans Les Affranchis (et plus tard dans Casino et Gangs of New York) avec cet approche quasi documentaire où une voix-off dépeint avec détails les codes se dissimulant sous les dîners clinquants, les réel sentiments derrière les sourires avenants (l’honneur d’Ellen Olenska unanimement décliné), la vraie nature des plus sévères dans leurs jugements moraux envers autrui (Laurence Lefferts)…

Seule différence dans Les Affranchis et Casino cette description se fait à travers un personnage de l’histoire (Ray Liotta qui fait office de guide dans cette Mafia) et son regard nostalgique malgré les comportements révoltants des truands quand ici Scorsese fait lire des passages entiers du livre à sa voix-off d’un timbre neutre où la pointe d’ironie naîtra principalement du décalage entre ce qui est montré et ce qui est dit, renforçant la froideur inhumaine de ces nantis.

L’humain naîtra principalement dans la manière dont nos héros se place à contre-courant de ce monde bien réglé. Newland Archer (Daniel Day-Lewis), pur produit de cet univers le sera d’abord par la pensée (comme le souligne la voix-off il exprime ses différences en privé et suit la tradition en public) avant que sa rencontre avec la Comtesse Olenska (Michelle Pfeiffer) bouleverse ses certitudes. Cette dernière est un paria qui s’ignore, bafouant les règles de bienséance ridicule avec la plus grande ignorance (lorsqu’elle quitte un interlocuteur masculin pour se diriger vers Newland lors d’un dîner, impensable pour une femme) et suspecte de part même son statut de femme séparée.

Les raisons importent peu, seule la première couche importe. Le couple va donc s’aimer et se séparer dans un cruel décalage. Ellen par ses manières libérée offre un aperçu d’une vie sans contrainte à Newland tandis qu’à l’inverse celui-ci lui fera découvrir à quel point elle est en faute pour la bourgeoisie locale.

Ironiquement, chacun poussera l’autre dans la voie qui les séparera inéluctablement (Newland qui l’incite à ne pas divorcer, Ellen plus tard qui appuiera son mariage) pour suivre la norme et empêcher le scandale. Scorsese ne fait guère de différence entre la mafia des Affranchis et les nantis d’Age of Innocence : même sens de l’unité de groupe, même idéalisme de façade et logique rigide à respecter. Les meurtres sanglants des truands sont juste remplacés une exclusion plus sournoise, l’exécution se faisant en silence, avec sourire et politesse.

Daniel Day-Lewis et Michelle Pfeiffer au sommet de leur photogénie forment un magnifique couple tragique et quasi platonique (même si plus démonstratif que le livre où un seul baiser sera échangé) enchaînés par des liens aussi invisibles qu’insurmontables.
Winona Ryder est également parfaite d’ambiguïté en oie blanche dont le regard traduira tour à tour le vide de pensée commun à son milieu mais aussi sa détermination à préserver son foyer lors d’une conclusion où elle prendra Newland dans ses filets avec un tendresse implacable. Scorsese délivre une œuvre formellement somptueuse où les décors et costumes signés Dante Ferreti et Gabriella Pescucci seront nominé aux Oscars.
La manière qu’à Scorsese de figer ses protagonistes dans leur environnement serait de son propre aveu grandement inspirés des peintures de James Tissot. Sous le cloisonnement et la claustrophobie des intérieurs luxueux, le réalisateur laisse éclater également de merveilleuses respirations avec cette magnifique séquence où Newland espère à distance qu’Ellen se tourne vers lui tandis qu’elle observe le passage des bateaux à une rambarde sous un soleil couchant. Le temps d’un instant on se prend à espérer avec Newland qu’elle se tourne et que tout puisse être remis en question mais, comme le montrera l’amer épilogue le moment est passé et appartient au temps de l’innocence, s'il a jamais vraiment existé...
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Ils se rencontrèrent, s’aimèrent, leurs familles les séparèrent. De ce scénario maintes fois éprouvé, Edith Wharton avait tiré un roman acide, peinture des mœurs et coutumes de la grande société new-yorkaise, qui lui valut un prix Pulitzer en 1921. Une impertinence de ton que Martin Scorsese, soixante-treize ans plus tard, ne reniait pas. Plus qu’une épopée romantique, son Temps de l’innocence, qui est de retour sur l’écran de la Filmothèque de Paris, fait le tableau d’une bourgeoisie confrontée à ses contradictions.

 

1870, New York. Newland Archer (Daniel Day-Lewis), jeune avocat dont la naissance n’a d’égal que le port du costume trois-pièces, se fiance à Mary Walland, qui n’a rien à lui envier en matière de généalogie. Un mariage de convenance qui convient à tous les partis. C’était sans compter le retour d’Ellen Ollenska (Michelle Pfeiffer), blonde cousine de la fiancée, fille réprouvée par ses pairs pour avoir choisi le mauvais mari. Naturellement, l’intrigue sentimentale se noue entre les deux, avant de se défaire non sans heurts sous le poids des conventions. Avec, pour arrière-fond, l’entrelacs des couloirs des grandes demeures familiales, où mondaines et parvenus s’ébattent entre les boiseries d’acajou qui ne laissent jamais filtrer le soleil.

 

Les trois âges de l’innocence

Dans cette trilogie adultérine et intestine, qui incarne l’innocence tant annoncée, Mary Welland, fiancée puis épouse virginale et gracile, semble toute désignée. Une silhouette diaphane toute vêtue de blanc, un regard de biche, Wynona Rider, qui décroche un Oscar pour le rôle, campe avec brio la fausse ingénue. Mais, darwinisme social oblige, c’est bien elle qui, in fine, se révèle la plus adaptée au milieu confiné du gotha new-yorkais. Dans un monde de non-dits, la maîtrise de l’étiquette est une question de survie, et la dynastie familiale la plus forte alliance. Deux atouts que Mary maîtrise à la perfection. Un temps cocue bafouée, elle n’en est pas moins maîtresse en son royaume, évinçant sa rivale par des manipulations feutrées. L’innocence, nous dit Scorsese, ne sera donc pas là où nous l’attendions. Soit, le jeu de piste continue.

© Columbia TriStar

« Life, Liberty and the pursuit of Happiness » à l’épreuve du « qu’en-dira-t-on »

Seconde candidate au titre, Ellen Ollenska. Tout l’oppose à Mary Welland. L’une est brune, l’autre est blonde. L’une est la femme, l’autre la maîtresse. L’une évolue de boudoir en antichambre comme un poisson dans son bocal, l’autre est la fille prodigue qui revient au pays pour découvrir qu’aux yeux de celui-ci, elle est devenue l’étrangère. De fait, elle s’attire la réprobation de tous. Son péché originel, sans doute, a été d’épouser un étranger, qui plus est un Européen, qui plus est un noble. Pire : ce mari volage, elle le quitte. Et comme si la situation n’était déjà pas assez mauvaise aux yeux des bonnes mœurs, elle souhaite divorcer. Ce souci de visibilité, dans un monde où tout est signifié mais rien n’est dit, on ne le lui pardonnera pas. Alors s’abat sur elle la loi d’airain, celle qui sépare le bon grain de l’ivraie, celle qui déclare ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Une loi tacite plus forte que toutes les législations fédérales : divorcer est légal, mais strictement prohibé pour quiconque souhaite s’intégrer au gratin.

© Columbia TriStar

Alors, à défaut, Ellen Ollenska, qui, lucide, déclare « je veux être Américaine », choisit de jouer le jeu. Peu à peu, elle prend place dans un décorum qui constitue le véritable sujet du film, et dont une voix-off, héritage de la narration du roman, égraine le menu détail. Elle prend position entre les toiles de maîtres et l’argenterie de famille, jusqu’à cet instant où elle bascule de l’autre côté de la balance, lorsqu’elle saisit des jumelles d’opéra pour scruter la salle. Un acte fondateur qui signe, pour elle, le passage de l’innocence à l’expérience.

 

L’inceste européen

Ni l’épouse trompée, ni la maîtresse sacrifiée, reste la partie centrale du triptyque. Pour Newland Archer, avocat en ascension sociale pris de court par sa passion impromptue, la bluette ne dure qu’un temps, mais la nostalgie perdure deux heures trente. Nostalgie des bras de son amante, qui rapidement « devînt dans sa mémoire le plus plaintif et le plus poignant de toute une lignée de fantômes », certes. Mais plus largement, le jeune premier est pris dans le fantasme de noblesse que partage les grandes familles de la Grosse Pomme. À l’ombre des tableaux des préraphaélites suspendus à leurs murs, valsant sur le parquet orné des initiales familiales, elles recréent fragilement une aristocratie européenne qu’elles décrient pourtant. Ellen Ollenska, seule noble (par alliance), est rejetée car elle représente la « motherland » dont la nouvelle Amérique voudrait s’émanciper. Pourtant, l’honneur, vertu aristocrate par excellence, est portée aux nues. Lady Margott, matriarche du clan Walland dont la ressemblance avec la reine Victoria est frappante, règne sur son monde, trônant « dans une sorte d’Olympe crépusculaire ». Finalement, la rupture des deux amants est un pastiche du Cid, Ellen Ollenska incarnant une Chimène, si ce n’est convaincante, du moins convaincue. Ce rêve de grandeur tragique et de noblesse d’âme, Newland Archer le pousse jusqu’au bout. Libéré de toute obligation à la mort de son épouse, il n’en renonce pas moins à revoir cette amante tant regrettée, afin que l’illusion perdure. The show must go on.

© Columbia TriStar

Dans la lignée des Lettres Persanes, l’arrivée de l’étranger, ici Ellen Ollenska, est le coup de pied dans la fourmilière qui met la belle société new-yorkaise face à ses propres contradictions. Un choc insuffisant néanmoins à faire craqueler le vernis d’un fantasme de noblesse dans lequel la jeune Amérique se complaît. Reste à comprendre ce qui, en 1994, alors que l’exceptionnalisme américain bat son plein, a pu inciter Martin Scorsese à renouveler la thématique.

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